Les marqueurs identitaires de l’Islam

Publié le par [Sunnisme.com]

.L’Islam passe aujourd’hui par des marqueurs identitaires


Par Rachid Benzine, universitaire et enseignant de l’herméneutique

 


Rachid Benzine, auteur de "Les nouveaux penseurs de lIslam". / DR

 

 

Sur sa perception de l'Islam, Rachid Benzine, universitaire et enseignant de l'herméneutique (interprétation du texte coranique) en France, livre des commentaires nourris par la tradition musulmane mais surtout outillés par la modernité que sont les sciences humaines et la maîtrise des langues étrangères. Le résultat est un islam apaisé qui n'a pas besoin de marqueurs identitaires extérieurs.


Quelles différences faites-vous entre la manière qu’a la première génération de vivre sa foi et celle des jeunes d’aujourd’hui qui sont confrontés à d’autres problèmes, qui ont d’autres revendications dans les pays de résidence ?

Nos parents n’avaient pas de problèmes existentiels avec l’Islam, pas de problèmes identitaires comme c’est le cas actuellement des jeunes marocains. Cette question identitaire et religieuse traverse l’ensemble des religions : l’Islam,  le Christianisme, le Judaïsme, etc.. Nos parents ont beaucoup plus vécu une foi intériorisée, c’était une foi invisible qui n’avait pas besoin de signes extérieurs pour s’exprimer. Ils arrivaient toujours à trouver des accommodements dans les sociétés de résidence pour vivre leur foi.

En revanche, la nouvelle génération, à partir du moment où elle s’est installée définitivement, va essayer d’organiser son islamité qui ne passe pas malheureusement par un travail interprétatif, historique du texte mais par des marqueurs identitaires qui se traduisent, par exemple chez certaines filles, par le signe du foulard qui exprime le mieux leurs revendications et leur piété. Autour du foulard, il y autant de lectures que de femmes qui le portent. Il faut donc faire attention à ne pas simplifier la lecture du port du voile.

Ces signes extérieurs passent également par ce qu’on appelle aujourd’hui l’alimentation halal. Aujourd’hui dans certains centres commerciaux on trouve des produits halal parce que les Musulmans expriment leur attachement à travers ces aliments. Ils peuvent ne pas prier et faire les pires conneries du monde mais mangent halal. C’est une frontière symbolique qu’ils ne peuvent franchir.

Pourquoi, selon vous, ce besoin d’ “externalisation” ?

Parce que nos parents n’étaient pas en rupture avec la tradition. Les jeunes n’ont pas cet encrage traditionnel, ils n’ont que cet héritage.  Ce sont des gens qui ont des trous de mémoire et ces trous de mémoire, la transmission qui ne s’est pas faite entre les parents et leurs enfants dans un contexte d’immigration déjà très difficile, va être remplie par cette revendication identitaire.

Seulement, il faut espérer que cette phase identitaire ne va pas durer très longtemps parce qu’elle pose un certain nombre de problèmes, car l’islamité, s’il n’est pas accompagnée par un travail intérieur, un travail de compréhension du texte, on n’ira pas très loin et on restera souvent en termes de réaction. L’islam identitaire est une réaction à beaucoup de choses comme une agression extérieure, à la stigmatisation qui est faite d’eux, une  manière donc de dire: “si vous stigmatisez ma religion alors je vais l’afficher davantage”.

Ne pensez-vous pas qu’il y aussi des tentatives de récupération politique à des fins  électoralistes ?

Il y a encore aujourd’hui un certain nombre d’associations dites musulmanes qui veulent faire de cet islam une revendication politique pour peser davantage sur l’échiquier politique. Mais ce que l’on constate, c'est que de  l’autre  côté il y a des hommes politiques qui jouent avec le feu en disant on va financer des associations musulmanes pour avoir la paix. Or ni l’un ni l’autre ne fonctionne. Je parle du cas français que je connais.

Les Musulmans de France sont suffisamment sécularisés, suffisamment individualistes, je veux dire par là qu’il n’y a pas de communauté musulmane en France. L’islam reste encore très national lié au Maroc, à l’Algérie… Il n’y a pas un Islam français qui serait entrain d’émerger. Les Musulmans de France sont, heureusement ou malheureusement, des Français comme les autres. Il faut donc les traiter comme des citoyens. La récupération politique ne fonctionne pas... Mais la grande majorité vit son islam de manière paisible.

Après les déboires de l’équipe de France de foot au dernier Mondial, on a entendu parler de Blacks, de Beurs, de Musulmans, de banlieues… comme origine de l’échec. Comment avez-vous vécu cette polémique vous en tant que Musulman français d’origine marocaine ?

Cette polémique on la vit mal à partir du moment où on a besoin de désigner des boucs émissaires, et ça pose problème. L’autre problème est de savoir qu’est ce qui fait qu’à un moment un pays a besoin de s’identifier à une équipe ? Le fait qu’il y ait un échec de cette équipe ne veut pas dire qu’il y a eu échec de l’intégration. L’intégration est là, elle est en marche, mais suit-elle le processus normal des choses ?

En France on a du mal à mesurer la réussite. On mesure l’échec mais pas la réussite. On a du mal à croire que dans les quartiers les gens se lèvent pour aller travailler et qu’il n’y a pas que le chômage. Je crois que la manière avec laquelle on traite le symptôme est complètement fausse. Je crois au contraire du philosophe Alain Finkielkraut (celui qui a dit, à propos dés déboires de l’équipe de France : “on est passé de la génération Zidane à la génération racailles”, ndlr) que le travail d’un philosophe est d’interroger les évidences, transgresser la manière avec laquelle on pense pour ouvrir d’autres horizons. Ce travail n’est pas fait.

On voit même que ce philosophe français, au lieu d’être dans ce questionnement, au lieu de donner les outils à la population pour elle-même, rentre dans un débat idéologique. Je crois que la France traverse une grande crise à la fois politique, mais pas simplement. Les institutions démocratiques sont en crise. La démocratie doit être réinventée. On n’a pas encore de solution. Nous sommes dans un pessimisme total. C’est ce qui fait qu’on cherche des boucs émissaires, à savoir l’Islam, les banlieues. La France vit sa crise à l’aune de l’Islam. Mais ça va passer.

Vous êtes l’auteur d’un ouvrage intitulé Les nouveaux penseurs de l’Islam dont vous faites également partie. Quelles ruptures constituent-ils avec les oulémas traditionnalistes ?

L’une des ruptures qui me parait fondamentale, c’est que ce sont des gens à la fois inscrits dans l’héritage musulman et dans la tradition islamique mais qui ont la capacité d’interroger cet héritage avec les outils de la modernité qui constitue une rupture avec la manière dont on conçoit la raison, la vérité. Après la renaissance, on a vu que la vérité est le fruit d’accord, qu’elle n’est pas en dehors des représentations que l’on se fait de l’homme.

La raison dans le Coran n’est pas la raison du Moyen-Age qui n’est pas la même que celle d’aujourd’hui. Par conséquent, ça nous oblige d’être beaucoup plus humbles même dans l’interprétation du Coran, dans le travail de jurisprudence. L’un des travaux des penseurs actuels est de savoir qu’est ce que nous entendons pas la parole de Dieu ? Ces nouveaux penseurs viennent également remettre en cause le monopole de l’interprétation. Car il n’y a pas d’interprétation sans enjeu politique. Lorsqu’un aalem émet une fetwa, il émet un acte politique de pouvoir.

Donc il y a concurrence avec les gardiens de la foi. Aujourd’hui il me semble qu’un théologien doit être féru des sciences humaines et maîtriser au moins trois langues étrangères.



Propos recueillis par Samir Benmalek  via aufaitmaroc